Biographie
Enfance et apprentissage
Né à Gori, en Géorgie le 18 décembre 1878 d'une mère couturière et d'un père cordonnier, son caractère difficile serait, selon certains, la conséquence du tempérament oppressif de son père Vissarion Djougachvili, créant en lui un désir de rébellion, encore absent à l'époque de l'enfance. Sa mère, Ekaterina Gavrilovna Gueladzé, fervente orthodoxe, le pousse vers la prêtrise, et tente par tous les moyens de financer ses études qu'il poursuit jusqu'en 1898 avec succès. Après la réussite de ses examens, Iossif (Joseph) Vissarionovich entre au séminaire de Tbilissi (Tiflis) et y reste jusqu'à vingt ans.
Au séminaire, où il entre à quatorze ans, il suit divers cours, dont lectures des textes saints, religion, droit canon, etc. Iossif (Joseph) Vissarionovich n'entre pas encore en contact avec le marxisme. Ce n'est qu'en 1899 qu'il commence à se montrer rebelle à l'autorité du séminaire. Il en est chassé. Mais son attitude ne peut encore être qualifiée de révolutionnaire. Après avoir reçu plusieurs corrections pour lecture de livres interdits (en particulier Les Travailleurs de la Mer de Victor Hugo) et malgré les faveurs que lui accorde le recteur du séminaire, il est expulsé en 1899 pour absence à l'examen de lectures bibliques ; l'expérience au séminaire marqua le futur dirigeant soviétique jusqu'à la fin de sa vie, comme par exemple, dans un texte de 1905, paru dans la Proletariats Brdzola, où il écrit :
« Ce serait profaner ce qu'il y a de plus sacré dans le parti que de donner à un bavard le nom de membre du parti, c'est-à-dire de dirigeant de l'armée des prolétaires. Le Parti, par l'entremise du Comité Central conduit dignement en avant cette armée sacrée. »
Il lit assidûment Dostoïevski, mais l'interdira sous prétexte qu'il était mauvais pour la jeunesse.
Iossif Vissarionovich commence alors sa carrière de révolutionnaire, de manière clandestine, sous le surnom de Koba (Ours). Il se fait arrêter à de nombreuses reprises. En 1907, il est impliqué dans des braquages de banques sanglants[2] servant à financer le Parti[3],[4], comme le hold-up commis à Tiflis, en juin, qui rapporte 250 000 roubles[5]. Il est déporté plusieurs fois en Sibérie et s'évade à chaque fois. Il s'évade notamment en 1904 et adhère alors à la fraction bolchevique du P.O.S.D.R.. C'est à cette époque qu'il rencontre pour la première fois Lénine. Il en fit un récit élogieux en 1924, une semaine après la mort de ce dernier :
« Lorsque je le comparais aux autres dirigeants de notre Parti, il me semble toujours que les compagnons de lutte de Lénine – Plekhanov, Martov, Axelrod et d’autres encore – étaient moins grands que lui d’une tête ; que Lénine comparé à eux, n’était pas simplement un des dirigeants, mais un dirigeant de type supérieur, un aigle des montagnes, sans peur dans la lutte et menant hardiment le Parti en avant, dans les chemins inexplorés du mouvement révolutionnaire russe […] »
Paradoxalement, si Staline était élogieux au sujet de Lénine, la réciproque était loin d'être toujours valable. En 1911, Lénine parle de lui comme du « merveilleux Géorgien », mais en 1915, dans une lettre à Gorki, il a oublié son nom[6]. Pendant la guerre civile, il apprécie Staline comme un exécutant efficace et discipliné, qui lui a assuré que « [sa] main ne tremble[rait] pas », mais leurs relations politiques et personnelles se dégradent sensiblement en 1922-1923. Aussi, dans son testament politique, en mars 1923, Lénine écrivit :
« Staline est trop brutal, et ce défaut parfaitement tolérable dans notre milieu et dans les relations entre nous, communistes, ne l’est pas dans les fonctions de secrétaire général. Je propose donc aux camarades d’étudier un moyen pour démettre Staline de ce poste et pour nommer à sa place une autre personne qui n’aurait en toutes choses sur le camarade Staline qu’un seul avantage, celui d’être plus tolérant, plus loyal, plus poli et plus attentif envers les camarades, d’humeur moins capricieuse, etc. »
L'accès au pouvoir suprême [modifier]
Après la chute du régime tsariste lors de la Révolution de février 1917, Staline, à peine de retour d'une longue déportation en Sibérie, prend en main la direction du Parti à Pétrograd. Il prône alors la politique du « soutien critique » au gouvernement provisoire réformiste bourgeois d'Alexandre Kerensky. Néanmoins, dès le retour d'exil de Lénine, il se rangea très rapidement aux Thèses d'Avril. Celles-ci avançaient l'idée que la tâche des bolcheviks était de préparer la révolution socialiste, seule à même, selon Lénine, de donner le pouvoir au peuple et d'arrêter la guerre.
Exécutant dévoué, Staline ne joue aucun rôle de premier plan dans la Révolution russe, mais il a l'habileté, comme toujours depuis qu'il est membre du Parti, de s'aligner systématiquement sur les positions de Lénine. Cela lui permettra bien plus tard de reprocher comme des crimes à ses camarades la moindre divergence antérieure avec le défunt Lénine.
À l'été 1917, il est membre fondateur du Politburo.
Staline, d'origine géorgienne, est nommé Commissaire aux Nationalités dans le Conseil des commissaires du peuple issu de la révolution.
Pendant la guerre civile russe, il est commissaire bolchevique à Tsaritsyne (future Stalingrad). Il s'y fait remarquer par sa propension à attribuer à des « saboteurs » tous les problèmes rencontrés, par sa méfiance viscérale des « experts » et autres « spécialistes bourgeois » recyclés par le nouveau régime, méfiance qui ne le quittera jamais, et par son absence complète de sentiment lorsqu'il prend des mesures radicales et ordonne des exécutions en nombre. Il s'y heurte déjà à Léon Trotski, chef suprême de l'Armée rouge[7].
C'est aussi à Tsaritsyne qu'il se forge son clan de fidèles qui l'aideront vers la marche au pouvoir : les chefs de la cavalerie rouge Kliment Vorochilov et Semion Boudienny en premier lieu, bientôt rejoints par des compatriotes du Caucase (Grigory Ordjonikidze) puis des hommes unis par la détestation de Trotski. C'est aussi pendant la guerre civile que Staline noue des relations étroites avec la police politique, la redoutable Tcheka, et son fondateur et chef suprême Félix Dzerjinski. Cette alliance avec la police, qui sera la clé du futur régime stalinien, ira se renforçant d'année en année, au point que Staline confiera aux tchékistes la gestion et l'éducation de sa propre famille[8].
En 1920, une désobéissance de Staline aux ordres du général Toukhatchevski est une des causes importantes de l'échec de la marche sur Varsovie et de la défaite dans la guerre russo-polonaise.
Bureaucrate laborieux et discret, Staline gravit silencieusement les échelons et devient Secrétaire général du parti le 3 avril 1922, fonction qu'il transforma rapidement en poste le plus important du pays.
La même année, avec son compatriote Grigory Ordjonikidze, Staline planifia l'invasion de leur pays d'origine, la Géorgie, dont le gouvernement menchevik était régulièrement élu et l'indépendance internationalement reconnue y compris par Moscou. Les violences qui accompagnèrent ce rattachement forcé à l'Union soviétique provoquèrent la colère impuissante de Lénine, déjà malade.
Pour parvenir au pouvoir suprême, Staline s'appuie sur la bureaucratie naissante, sur la police, sur son clan de fidèles et sur un jeu habile d'alliances successives avec les diverses factions au sein du Parti. Avant la mort de Lénine (1924), il exerce déjà une autorité considérable. Personnage en apparence terne et peu porté aux discours théoriques brillants, c'est un génie de l'intrigue souterraine. Il joue pendant des années au modéré, et laisse aux divers groupes le soin de s'invectiver et de se discréditer les uns les autres, tout en tissant sa toile. Maints vétérans du Parti, mais plus encore les nouveaux bureaucrates d'origine plébéienne qu'il promut en nombre se reconnaissent facilement en ce personnage d'apparence bonhomme, bon vulgarisateur, qui se tait à la plupart des réunions et fume tranquillement sa pipe entre deux paroles apaisantes[9]. Il leur convient mieux qu'un Trotski solitaire et trop brillant pour eux, qui les critique âprement, et qui n'a pas su se tisser de réseaux dans un Parti qu'il n'a rejoint qu'en 1917. Cependant, Lénine le trouve trop « brutal » et lui préfère Trotski ; c'est pourquoi, après la mort de Lénine, Staline fera disparaître le « testament de Lénine », dans lequel celui-ci affirmait son hostilité à l'égard de Staline.
En 1924-1925, allié de Kamenev et de Zinoviev, Staline évince Trotski du gouvernement. En 1926, allié à la droite de Boukharine, il fait écarter du Politburo et du Komintern Trotski, Zinoviev et Kamenev, réconciliés entre-temps. Ayant battu l'opposition de gauche, il se retourne en 1928-1929 contre l'opposition de droite de Boukharine et Rykov, chassés respectivement de la tête du Komintern et du gouvernement. En 1929, Staline fait exiler Trotski d'URSS et achève d'installer ses hommes à tous les postes-clés. La célébration en grande pompe de ses 50 ans, le 21 décembre 1929, marque aussi les débuts du culte autour de sa personnalité.
Le stalinisme [modifier]
La prise de pouvoir et le « Grand Tournant » [modifier]
Staline ayant pris la succession de Lénine, il abandonne peu à peu la direction de type collégiale pour progressivement imposer, en s'appuyant sur la bureaucratie née lors de la guerre civile, une dictature totalitaire. Un régime de pouvoir personnel absolu est mis en place progressivement[10], processus achevé à la fin des années 1930.
Peu porté à l'internationalisme inhérent au communisme, Staline désigne sa politique sous le nom de « marxisme-léninisme » et de « socialisme dans un seul pays ». Presque jamais sorti de Russie, méprisant envers le Komintern (« la boutique »[11]), il ne croit pas à une révolution mondiale qui n'en finit pas de se faire attendre, et veut compter sur les seules forces de l'Union Soviétique. Il ne croit plus non plus à une NEP à bout de souffle (rétablissement du rationnement, 1928) et qui exige du temps pour moderniser l'URSS. Hanté comme tous les bolcheviks par la possibilité d'une prochaine confrontation avec les pays capitalistes, il veut accélérer à tout prix la modernisation industrielle pour s'y préparer. C'est le sens de son fameux discours au XVIe Congrès du Parti (juin 1930) où il martèle que « chaque fois que la Russie a été en retard, nous avons été battus ». D'où, à partir de fin 1928, la priorité absolue que Staline accorde à l'accumulation du capital par pressurisation de la paysannerie (jusque là ménagée par la NEP), au développement « à toute vapeur » des moyens de production et de l'industrie lourde.
De 1929 à 1933, Staline impose donc avec violence la « collectivisation » forcée des terres à des campagnes qui y sont très largement hostiles. Il livre en fait ce qui est peut être considéré comme la dernière guerre paysanne de l'histoire européenne. En 1934, l'objectif est atteint, mais à un prix terrifiant : la moitié du cheptel abattu sur place par les paysans, les riches terres à blé d'Ukraine et d'autres régions ravagées par la famine de 1932-1933 (quatre et dix millions de morts selon les estimations[12],[13]) que Staline n'a rien fait pour empêcher même en admettant qu'il ne l'a pas délibérément provoquée, d'innombrables violences, morts ou destructions, fuite anarchique de 25 millions de campagnards vers des villes vite surpeuplées, plus de deux millions de prétendus Koulak (paysans supposés « riches ») déportés par familles entières en Sibérie et abandonnés sur place à leur sort[14]... Le système des kolkhozes et des sovkhozes permet à l'État d'acheter à vil prix les récoltes et de financer l'industrialisation. Mais devant la résistance passive des paysans (sous-productivité systématique), Staline leur concède un lopin privé de terre en 1935 : à la fin de la décennie, ces derniers produisent 25 % des récoltes sur 3 % des terres, et la majorité des fruits et légumes d'URSS ainsi que 72 % du lait et de la viande[15]. La Russie, premier exportateur de céréales du monde sous les tsars, devient définitivement pays importateur. À Winston Churchill, Staline dira que la collectivisation représenta pour lui une épreuve « pire que la guerre ». Selon Anne Applebaum, si Staline a brisé la continuité de l'histoire russe, c'est bien dans les campagnes.
Parallèlement, en 1928, Staline crée le Gosplan, organisme d'État rigide chargé de veiller au bon fonctionnement d'une planification impérative et très ambitieuse. Le premier plan quinquennal (1928-1933) fait de l'URSS de Staline une dictature productiviste vivant dans l'obsession d'accomplir et de dépasser des normes de production toujours rehaussées. Staline rétablit le salaire aux pièces et le livret ouvrier, allonge la journée de travail, encourage la naissance d'une nouvelle aristocratie ouvrière en patronnant le mouvement stakhanoviste (1935) et fait punir d'envoi au Goulag tout retard répété de plus de 10 minutes. En quelques années, le pays change radicalement d'aspect et se couvre de grands travaux en partie réalisés par la main-d'œuvre servile du Goulag : métro de Moscou, villes nouvelles, canaux, barrages, énormes usines… Mais le prix est tout autant démesuré : gouffre financier, inflation, gaspillages, travaux bâclés à l'origine du « mal-développement » dont l'URSS périra en 1991. Le sacrifice délibéré des industries de consommation et la pression exercée sur la classe ouvrière font que sous le Premier Plan, le niveau de vie des ouvriers soviétiques baisse de 40 %[16].
À partir de 1934, un tournant réactionnaire est également effectué dans le domaine des mœurs : interdiction de l'avortement (certes aussi interdit dans tous les autres pays), rétablissement des peines de prison contre les homosexuels (ce qui était également pratiqué dans quelques pays occidentaux), culte de la « famille socialiste ». Staline restaure aussi le titre de maréchal, revient au nationalisme grand-russe, à l'académisme dans l'art, à la libre consommation de la vodka. Enfin, dès 1935, Staline ramène l'âge limite pour la condamnation à mort à 12 ans.
Certains marxistes se réclamant de Lénine s'opposent alors au « marxisme-léninisme » de Staline : les trotskistes dénoncent la dictature à l'intérieur du Parti, les bordiguistes dénoncent la politique économique de Staline comme une forme de capitalisme d'État (analyse partagée par les « décistes » du groupe Sapronov). Des organisations communistes anti-staliniennes se créent à partir des années 1920. L’Opposition communiste internationale est créée en 1930.
De 1936 à 1938, les Procès de Moscou sont montés pour éliminer les vieux bolcheviks opposants ou s’étant opposés à Staline. En 1938, Trotski fonde la IVe Internationale rassemblant les organisations trotskistes. Il est assassiné par Ramon Mercader, un agent de Staline, en 1940 au Mexique.
Au XVIIe Congrès du PCUS, dit Congrès des Vainqueurs (février 1934), les pires difficultés du Grand Tournant semblent passées. Le nom de Staline est acclamé et cité plusieurs dizaines de fois dans chaque discours. Lui-même multiplie les signes d'apaisement envers les anciens opposants et de libéralisation pour la société soviétique. Mais il mesure aussi la persistance sourde des critiques à son encontre : il n'est réélu au Comité Central qu'en dernier de la liste, son nom étant rayé plus d'une centaine de fois[17]. Le but des Grandes Purges sera notamment d'anéantir les dernières potentialités de résistance au sein du Parti et de la population.
Les Grandes Purges, refondation définitive du pouvoir de Staline [modifier]
Le 1er décembre 1934, Staline apprend l'assassinat à Leningrad de son familier Kirov, chef du Parti de la deuxième capitale du pays. Il semble établi aujourd'hui qu'il n'a pas organisé lui-même cet attentat, dû à un jeune révolté, mais il exploite tout de suite l'évènement pour relancer une campagne de terreur. Le soir même, il fait promulguer un décret suspendant toutes les garanties de droit et rendant sans appel les sentences de mort prononcées par les juridictions spéciales du NKVD. Il débarque en personne à Leningrad et en fait déporter des milliers d'habitants.
En août 1936, le premier des trois procès de Moscou engage la liquidation physique de la vieille garde bolchevique. Staline se débarrasse définitivement de ses anciens rivaux des années 1920, déjà vaincus politiquement depuis longtemps.
Au-delà, il entreprend de remplacer ceux qui l'ont soutenu et aidé dans les années 1920-1930 par une nouvelle génération de cadres. Les jeunes promus de la « génération de 1937 » (Khrouchtchev, Beria, Malenkov, Jdanov, Brejnev, etc.) n'ont connu que Staline et lui doivent tout. Ils lui vouent un culte sans réserve, là où la précédente génération voyait davantage en Staline son patron ou un primus inter pares qu'un dieu vivant, et n'hésitait pas à le critiquer parfois avec loyauté mais franchise[18]. Entre 1937 et 1939, Staline planifie l'élimination de la moitié du Bureau Politique, des trois quarts des membres du Parti ayant adhéré entre 1920 et 1935, etc. La Terreur n'épargne aucun organisme : des coupes claires frappent ministères, Gosplan, Komintern, Armée rouge et même à terme… l'encadrement du Goulag et les policiers du NKVD.
|
|
| Nikolaï Iejov, chef suprême du NKVD est tué en 1940. Il est alors effacé des archives par la censure |
Les Grandes Purges permettent également à Staline d'éliminer radicalement tous les éléments socialement suspects et tous les mécontents suscités par sa politique. Alors que les tensions diplomatiques s'accumulent en Europe depuis l'avènement d'Adolf Hitler, et que le déclenchement de la guerre d'Espagne en juillet 1936 fait craindre l'irruption d'un nouveau conflit général, Staline entend éliminer tout ce qui pourrait constituer une « cinquième colonne » de l'ennemi en cas d'invasion. Une série d'opérations frappent par centaines de milliers les dékoulakisés appauvris par la collectivisation, les vagabonds et marginaux engendrés par cette dernière, les anciens membres des classes dirigeantes et leurs enfants, tous les individus entretenant ou ayant entretenu des relations avec l'étranger (corps diplomatique, anciens combattants d'Espagne, agents du Komintern, et, ainsi que le montre Robert Conquest, jusqu'aux espérantistes, aux philatélistes et aux astronomes !).
À plus court terme, Staline fournit aussi à la population des boucs émissaires aux difficultés du quotidien, en rejetant tout le mal sur une pléthore de « saboteurs ». Il règle ses comptes avec les techniciens et les spécialistes compétents, qui ont souvent osé contredire ses directives et ses objectifs irréalistes, et dont il se méfie depuis toujours en raison de leur faible présence au Parti ; il les remplace par une génération de nouveaux spécialistes issus des couches populaires et qui, formés sous le Ier Plan, n'ont connu que la révolution et son régime. Il brise aussi les réseaux clientélistes et les fiefs géographiques ou ministériels que se sont constitués les membres du gouvernement et du Politburo, ou bien, à tous les échelons, les responsables du Parti et les chefs de Goulag. Il entretient plus largement une atmosphère de suspicion généralisée qui brise les solidarités amicales, familiales ou professionnelles[19].
Pareillement, Staline considère que les minorités nationales frontalières sont par définition suspectes : aussi ordonne-t-il la déportation de centaines de milliers de Polonais et de Baltes, ou le transfert en Asie centrale de 170 000 Coréens. Mais c'est aussi la sédentarisation forcée des nomades d'Asie centrale, notamment au Kazakhstan, qui se solde par un désastre démographique et la perte de nombreuses traditions culturelles[20]
Le principe totalitaire de la responsabilité collective défendu par Staline fait que la « faute » d'un individu s'étend à son conjoint, à ses enfants, à sa famille entière, à tout son réseau d'amis et de relations. Par exemple, le 5 juillet 1937, le Politburo ordonne au NKVD d'interner toutes les épouses de « traîtres » en camp pour 5 à 8 ans, et de placer leurs enfants de moins de 15 ans « sous protection de l’État ». Ordre qui conduit à arrêter 18 000 épouses et 25 000 enfants, et à placer près d'un million d’enfants de moins de 3 ans dans des orphelinats[21].
Par ailleurs, les familles des plus proches hommes de confiance de Staline (Molotov, Kaganovitch, Kalinine, etc.) sont elles-mêmes frappées par les purges. Le meilleur ami de Staline, Grigory Ordjonikidze, qui s'est montré hostile devant lui à la purge des cadres de l'industrie, voit son frère fusillé et se suicide en signe de protestation (février 1937)[22]. La famille même de Staline n'est pas épargnée par la Terreur, avec la disparition et l'exécution de ses proches parents Maria Svanidze, Pavel Allilouiev, Stanislas Redens[23]...
En 1939, à l'arrêt des Grandes Purges - autrement appelée la Grande Terreur, d'autant que selon les calculs de Nicolas Werth, elles ont frappé à 94 % des non-communistes - Staline a éliminé les dernières sphères d'autonomie dans le parti et la société, et imposé définitivement son culte et son pouvoir absolu. Il a pris ce faisant le risque de désorganiser gravement son armée et son pays, alors même que la guerre approche.
Politique extérieure [modifier]
Dans les années 1930, la politique extérieure de Staline est à géométrie variable.
Tout d’abord, lors du VIIe Congrès du Komintern en août 1928, il impose la politique « classe contre classe » aux partis communistes. La social-démocratie, qu'il a qualifié d'« aile modérée du fascisme », est considérée comme l'ennemi prioritaire, et toute entente même tactique avec elle est prohibée. Cette politique conduisit le PCF à son pire isolement de l'Entre-deux-Guerres et à une chute électorale notable. Elle a surtout facilité l'accès au pouvoir d'Adolf Hitler en Allemagne. En mars 1933, alors que la destruction de la République de Weimar est presque achevée et que les communistes allemands prennent en nombre le chemin des camps de concentration, le KPD clandestin et le Komintern répètent inlassablement que les événements démontrent la justesse des attaques contre la social-démocratie et la nécessité de les poursuivre sans changement[24]…
Staline a d'abord pensé que l'expérience Hitler ne durerait pas : « Après lui, ce sera nous ». Mais le régime nazi se consolide, et une menace militaire réelle plane désormais sur l'URSS. Dès lors, à partir de juin 1934, Staline se ravise et lance une politique d’alliance des partis communistes avec des « partis bourgeois » pour tenter de faire reculer le fascisme et le nationalisme. Il rapproche parallèlement l'Union Soviétique des États occidentaux, ce qui a pour conséquence l’entrée tardive de l’URSS dans la SDN (1934) ou la conclusion du pacte d'assistance franco-soviétique lors de l'entrevue Laval-Staline (mai 1935). C’est ainsi que le Front populaire peut se constituer en France et en Espagne et qu’en Chine, le 22 septembre 1937, Tchang Kaï-chek s’accorde avec Mao Zedong contre l'impérialisme du Japon et signe un pacte de non-agression avec l’URSS. En URSS même, Staline s'efforce de jouer davantage au libéral en faisant promulguer la « constitution stalinienne » de 1936, annoncée comme « la plus démocratique du monde », en signe envers l'Occident.
Dans la guerre d'Espagne, à partir de fin octobre 1936, Staline est le seul chef d'État à intervenir officiellement aux côtés de la République espagnole, menacée par Franco aidé de Hitler et Mussolini. Mais s'il envoie des chars, des avions et des conseillers, il en profite aussi pour faire main basse sur l'or de la banque d'Espagne, pour freiner sur place le mouvement révolutionnaire tout en satellisant le gouvernement espagnol, et pour faire liquider physiquement de nombreux anarchistes, trotskistes, et marxistes dissidents du POUM[25].
Les documents du Komintern montrent cependant que même dans ces années où il fait figure d'allié des démocraties, Staline n'a pas renoncé à l'espoir secret d'un pacte avec Hitler, qui mettrait à l'abri l'URSS et lui garantirait en outre des bénéfices territoriaux. Il fait régulièrement modérer les attaques de la presse contre le régime allemand, ou tente quelques sondages secrets à Berlin[26]. Les procès de Moscou et les purges qui meurtrissent l'Armée rouge troublent les démocraties occidentales, où l'anticommunisme reste très fort, et leur font douter des capacités de cette dernière.
Staline est furieux que son pays n'ait pas été convié à la conférence qui décide des accords de Munich (30 septembre 1938), et craint une entente des Occidentaux avec Hitler contre l'URSS. Staline fait clairement savoir, début 1939, que Moscou se liera au plus offrant.
Le 12 août 1939, les plénipotentiaires de la France et du Royaume-Uni sont en visite en URSS afin de tenter – bien tardivement et sans conviction - de refonder l’alliance de 1914, après avoir refusé à de nombreuses reprises les propositions similaires faites auparavant par Staline[27]. Mais Staline dénonce une absence de réelle volonté des démocraties occidentales de combattre Hitler, et signe, le 23 août 1939, le pacte germano-soviétique, dont un protocole secret prévoit le partage de l'Europe centrale en "zones d'influences".
La Seconde Guerre mondiale [modifier]
Avant le début de la Seconde Guerre mondiale en Europe, l'URSS gagne deux batailles de frontières contre le Japon : la bataille du lac Khasan en 1938, puis la bataille de Halhin Gol en Mongolie en 1939. Le 17 septembre 1939, les troupes de Staline entrent en Pologne et prennent à revers l'armée de ce pays envahi par Hitler. Le 30 novembre, elles attaquent la Finlande, et enregistrent des revers spectaculaires et inquiétants, avant de faire plier ce petit État d'Europe septentrionale sous le nombre en mars 1940. En juin, Staline annexe les États baltes, puis en août la Bessarabie roumaine, érigée en République de Moldavie. La terreur et la soviétisation accélérée s'abattent aussitôt sur ces territoires. Elles se traduisent par la déportation de plusieurs centaines de milliers d'habitants et le meurtre d'une partie des élites locales[28]. Le 5 mars 1940, Staline fait contresigner par le Politburo son ordre d'exécuter près de 20 000 officiers polonais capturés, qui seront en particulier enterrés près de Katyń.
Staline respecte scrupuleusement le Pacte germano-soviétique. Jusqu'à la nuit du 21 au 22 juin 1941, il livre ponctuellement et à crédit à Hitler des céréales et des matières premières dont le Reich a besoin. Il livre aussi à la Gestapo plusieurs dizaines de communistes allemands réfugiés à Moscou.
Le pacte prend fin le 22 juin 1941 avec l'invasion de l'URSS par la Wehrmacht.
Contrairement à la légende longtemps répandue, Staline ne s'est pas effondré psychologiquement devant la trahison d'Hitler, ni n'est resté plusieurs jours prostré et incapable de réagir. Les archives et les témoignages concordent aujourd'hui à prouver qu'il fut à son poste nuit et jour pendant la première semaine d'invasion, et qu'il prit aussitôt des mesures radicales, avec un bonheur très inégal[29].
Il n'en reste pas moins vrai que Staline refusa jusqu'au dernier moment de croire les rapports qui le prévenaient depuis de longs mois de l'imminence d'une invasion, allant même jusqu'à menacer de liquider ceux qui s'en faisaient écho avec trop d'insistance. Il semble s'être laissé paralyser par la hantise d'une provocation allemande, occidentale voire de ses propres chefs militaires. Il se raccrochait désespérément à l'idée que l'année était trop avancée pour que Hitler commette la même erreur que Napoléon. De ce fait, les troupes furent mises en alerte très tard et incomplètement, tandis que l'aviation put être détruite au sol. Et le matin même du 22 juin, l'Armée rouge n'osait pas ouvrir le feu, ni n'avait le droit de franchir la frontière en cas de contre-attaque victorieuse…
Les purges de l'avant-guerre, en particulier celle de 1937, avaient profondément affaibli l'Armée rouge, puisque la quasi-totalité des généraux modernisateurs et compétents avaient été éliminés (environ 90% des cadres supérieurs de l'armée sont éliminés tandis que 11 000 officiers sur 70 000 sont fusillés et 20 000 autres internés dans les camps du Goulag). De même, sur cinq maréchaux, seuls avaient survécu les deux tenants inconditionnels de la cavalerie, amis de toujours de Staline, ennemis jurés des tanks… L'effort de modernisation tenté in extremis avant l'invasion, de même que la réintégration de milliers d'officiers purgés sortis en loques du Goulag (comme le futur maréchal Rokossovki) ne purent empêcher les désastres initiaux.
Dans les premiers mois, Staline perd des milliers de chars et d'avions, et laisse encercler d'immenses armées. L'URSS perd un million de km² et plusieurs millions de prisonniers, exterminés par les nazis. Moscou n'est sauvée que grâce aux victoires sur les Japonais (en 1939, incident dit du Halhin Gol, qui enleva à l'armée japonaise toute idée d'affronter les Russes) et à l'assurance donnée par Richard Sorge que le Japon n'ouvrirait pas un front en Extrême-Orient - ce qui rend disponibles les troupes sibériennes au moment crucial de l'hiver 1941.
Cependant, l'invasion nazie, commencée trop tard, est dès le début inférieure aux attentes allemandes, même si la Wehrmacht avance très loin avec des pertes limitées. Et de l'avis de ses historiens même les plus critiques, Staline démontra son sang-froid et son génie politique, en s'adressant dès le 3 juillet 1941 à ses « frères-et-sœurs » soviétiques, en proclamant l'union sacrée dans la « Grande Guerre patriotique », et surtout, en décidant de rester dans Moscou menacée, à la surprise de ses proches. Sa présence galvanisa les énergies et enraya un début de panique. Le 6 décembre 1941, l'Armée rouge stoppa des Allemands à bout de souffle à 22 km de la capitale.
Après cet échec, l'armée nazie cherche à se ravitailler à l'Est avec le pétrole du Caucase. Après un court succès, l'armée allemande sort vaincue de la bataille de Stalingrad. La ville, au nom symbolique, devient l'objet de l'attention universelle. Entièrement détruite sous les bombes et par les combats de rue, 300 000 Allemands y périssent ou y sont faits prisonniers, la 6e Armée encerclée capitulant les 30 janvier-2 février 1943.
C'est le début du recul allemand. À la bataille de Koursk, la plus grande confrontation de blindés de l'histoire, 500 000 hommes et 1 500 chars sont mis hors de combat.
Après ses erreurs dramatiques en 1941, Staline a su faire progressivement un réel apprentissage militaire, et surtout accepter de laisser une plus large autonomie à ses généraux. S'il ne s'est jamais rendu au front, il déserre l'emprise du gouvernement sur la société, noue une trêve avec les Églises, met l'accent sur la défense de la patrie et non plus sur la révolution. Cependant son pouvoir absolu reste intact et même renforcé : chef du gouvernement depuis mai 1941, Staline se fait nommer commissaire à la Défense en août 1941, commandant en chef suprême en juillet 1942, maréchal en 1943, généralissime en 1945. L'Internationale cesse d'être l'hymne soviétique pour être remplacée par un chant patriotique qui mentionne son nom. Et c'est aussi la nature totalitaire du gouvernement qui lui permet d'imposer une stratégie d'offensive à tout prix et d'attaque frontale de l'ennemi, très coûteuse en hommes et abandonnée en Occident depuis la Grande Guerre.
Des équipes spéciales du NKVD se chargeaient ainsi à Stalingrad de mitrailler les soldats qui refluaient vers l'arrière. De même les prisonniers et leurs familles étaient officiellement reniés et considérés comme des traîtres, tandis que des généraux et officiers de tout rang furent fusillés dès les premiers jours, boucs émissaires des erreurs du chef suprême[30]. En pleine avance allemande de 1941, Staline détourna aussi des forces importantes du front pour faire déporter intégralement les Allemands de la Volga, descendants de colons installés au XVIIIe siècle. En 1944, il fit déporter en totalité une dizaine de peuples (soldats décorés et militants communistes compris) sous la fausse accusation de collaboration avec les Allemands. En mars 1944, 600 000 Tchétchènes hommes, femmes, enfants et vieillards furent déportés en six jours seulement, un record historique jamais égalé[31].
En 1944, Staline reconquiert le territoire national. Arrivé devant Varsovie, il laisse les Allemands écraser l'insurrection de la capitale polonaise (1er août-2 octobre 1944). S'il est vrai que l'offensive soviétique était à bout de souffle et que Staline n'avait plus les moyens de franchir la Vistule, il refusa aussi de parachuter des armes et de laisser les avions occidentaux atterrir sur les aérodromes de l'Armée rouge voisins de la capitale. Des centaines d'aviateurs alliés tentant désespérément de parachuter des armes aux insurgés périrent lors d'allers-retours longs et coûteux entre l'Italie et la Pologne. C'était assez dire la volonté de Staline de laisser écraser une insurrection nationaliste qu'il ne contrôlait pas et qui visait à contrarier l'installation d'un gouvernement communiste proche de Moscou après la guerre[32].
Alors que les Alliés débarquent en Normandie, les Soviétiques qui affrontent dix fois plus de divisions à l'Est progressent déjà en Europe de l’Est. Au total, de source sûre, ils écrasèrent 80 % de la Wehrmacht : sur 783 divisions disséminées sur tous les fronts, 607 tombent sous les feux soviétiques.
Goebbels avait énoncé l'un des buts idéologique de la guerre à l'est : « La lutte contre le bolchevisme mondial est le but principal de la politique allemande ». Il faut ajouter à ces buts la volonté allemande de reconquérir ce qu'ils considèrent comme leur « espace vital » (Lebensraum) et de réduire en esclavage les peuples slaves considérés comme des sous-hommes. En pratiquant une politique d'extermination contre les populations slaves et surtout juives, les nazis se privèrent eux-mêmes de tout soutien parmi la population soviétique alors que les mécontents du gouvernement de Staline ne manquaient pas à leur arrivée, tout en parvenant quand même à recruter un certains nombre de partisans (armée Vlassov, existence de maquis anti-communistes en Ukraine jusqu'en été 1946).
La victoire se paye au prix de millions de morts : 21 300 000 morts (civils et militaires) selon certaines sources - 27 millions dira-t-on sous Gorbatchev, à ajouter bien sûr à tout ce qui avait précédé : pertes de 14-18, guerre civile et famines. Soit 12 à 20 % de sa population. En comparaison les États-Unis n'en perdirent que 0,2 %, la France 1,5 %. Les destructions matérielles sont gigantesques, les pires subies par un belligérant dans ce conflit.
L'après-guerre [modifier]
Tous les témoignages concourent à montrer que lors de la victoire de 1945, la population espère conserver les espaces de liberté concédés pendant la guerre et ne pas revenir au système d'avant 1941. Mais au cours de l'été, Staline prend la décision de rétablir ce dernier à l'identique.
Les pays d'Europe de l'Est traversés sont placés sous le contrôle de l'URSS et y restent après la conférence de Yalta. Staline leur impose le modèle soviétique, notamment par le coup de Prague en 1948 et par la mise en place de gouvernements pro-soviétiques. Il crée en 1947 le Kominform, un rassemblement de partis communistes européens à l'image de l'Internationale et dirigée par le PCUS. Impuissant à empêcher la rupture soviéto-yougoslave (1948), Staline développe une campagne intense contre Tito, qu'il avait épargné au moment des Grandes Purges, et multiplie les procès truqués de communistes disgraciés en Europe de l’Est, notamment à Prague où la plupart des accusés sont choisis parmi des Juifs (procès de Prague contre Rudolf Slánský et d'autres hauts dignitaires du parti communiste tchécoslovaque, 1952). En 1949, il fait accéder son pays à l'arme atomique, en partie grâce à ses réseaux d'espionage aux États-Unis et aux prisonniers du Goulag et des charachka. En Asie, la politique stalinienne de l'après-guerre suit un cours sinueux : soutien au sionisme entre 1946 et 1950, suivi d'un net revirement anti-israélien et même antisémite[33], accueil très réservé fait à la révolution chinoise, politique prudente en Corée.
À l'intérieur, le culte de la personnalité du Vojd (« Guide ») atteint son ampleur maximale, culminant à son 70e anniversaire en 1949. Des dizaines de villes, des milliers de rues, de fermes, d'usines, etc. portent le nom de Staline, qui refusera la proposition de renommer la capitale Moscou « Stalinodar ». Le point culminant de l'URSS reçoit le nom de « pic Staline ». Des « prix Staline » décernés depuis 1941 deviennent les équivalents soviétiques des prix Nobel.
Le système se reproduit dans certains partis communistes des pays frères, dont les dirigeants sont qualifiés de « meilleurs staliniens » de France, d'Italie, etc. (Maurice Thorez, Palmiro Togliatti, Georgi Dimitrov…). Repris du tsarisme, le titre de « Petit Père des Peuples » signale aussi que Staline a réussi à s'identifier à la nation grâce à sa victoire sur son ancien allié Hitler, tandis que celle-ci lui confère un réel prestige dans le monde bien au-delà des seuls cercles communistes.
Le « Second stalinisme » se caractérise aussi par un retour encore plus affirmé au nationalisme et au chauvinisme, un renforcement de la russification et de la répression des minorités, une campagne antisémite contre le « cosmopolitisme ».
L'emprise de Staline sur le champ culturel et scientifique s'alourdit aussi considérablement. Il fit réécrire en permanence l'histoire, notamment pour apparaître comme le coauteur de la Révolution russe, pour gommer le rôle de ses opposants et victimes, ou pour attribuer à des Russes la paternité de toutes les grandes inventions contemporaines. Il accentua son soutien aux théories charlatanesques du biologiste Trofim Lyssenko, et ravagea ainsi la génétique soviétique, jusque là une des plus avancées du monde. Il se mêla même d'intervenir dans les débats linguistiques (Le Marxisme dans les questions linguistiques, 1951) et prétendit que la manipulation du langage permettrait l'avènement de « l'homme nouveau », prétention qui inspira à George Orwell la satire de la novlangue. Quant aux écrivains, musiciens et artistes, leur création fut soumise étroitement au réalisme socialiste, et Staline chargea son protégé Andreï Jdanov de les remettre au pas par une violente campagne doctrinaire (Jdanovtchina).
Accentuant une tendance autocratique déjà nette avant la guerre, Staline ne réunit pratiquement plus le Politburo et espace à l'extrême les Congrès du Parti : cinq seulement de 1927 à 1953, dont aucun entre 1939 et 1952, alors qu'il s'en tenait un par an même en pleine guerre civile russe. S'il ne pratique plus de grandes purges comme avant-guerre, il terrorise son propre entourage, humiliant souvent en public ses plus fidèles serviteurs, les frappant à travers leurs épouses, leurs frères, etc. et leur faisant miroiter à toute occasion la possibilité d'une disgrâce fatale. Il s'apprête notamment à éliminer le chef de la police Lavrenti Beria lorsque la mort le saisit[34].
Mort [modifier]
Le soir du 28 février 1953, Staline emprunte une des trois voitures devant le mener à sa datcha près de Moscou, les deux autres étant des leurres, chaque voiture prend un itinéraire différent chaque soir. Il passe la soirée à sa datcha puis monte se coucher dans une de ses sept chambres, toutes fermées par une porte blindée.
Staline ne se manifeste pas pendant toute la journée du 1er mars. Dans la nuit du 1er au 2 mars, le chef de la garde convoque les principaux collaborateurs de Staline à la datcha (Khrouchtchev, Boulganine, Béria, Malenkov, etc.) qui décident de forcer les portes. Ils découvrent alors Staline tout habillé, allongé sur le tapis, inconscient, frappé par une attaque cérébrale mais pas encore mort.
Ils déplacent Staline sur le canapé du salon avant de décider ce qu'il convenait de faire. Ayant peur de son courroux s'ils lui faisaient mal (il faut se rappeler que Staline soupçonnait ses médecins de vouloir le tuer), ils attendent plusieurs heures avant d'appeler un médecin. Selon certains témoignages, Béria s'opposa à la convocation de médecins, sachant que Staline préparait une purge qui le concernait; il avait donc tout intérêt à ce que Staline meure. Lorsque le médecin arrive, il est trop tard, Staline est déclaré mort le 6 mars à 6h du matin[réf. nécessaire].
Bilan des assassinats de masse et déportations commis sous Staline [modifier]
|
|
|
|
|
À gauche : lettre de Beria à Staline en janvier 1940, demandant l'execution de 346 ennemis du peuple Au milieu : note de Staline : "за" (approbation). À droite : la décision du politburo signée par Staline. |
||
1922-1953 : déportation continue de centaines de milliers d'opposants réels ou supposés, emprisonnements arbitraires, interdiction de toute contestation de la personne de Staline. L'historienne Anne Applebaum estime que 18 millions de Soviétiques ont connu le Goulag sous Staline et six autres millions l'exil forcé au-delà de l'Oural. Un à deux millions de personnes y décédèrent. En tout, un Soviétique adulte sur cinq a connu le Goulag de par la politique de Staline (Goulag, une histoire, tr. Grasset, 2005). Des gens disparurent pour avoir mal orthographié le nom de Staline ou pour avoir enveloppé un pot de fleurs avec une page de journal comprenant sa photo.
1930-1932 : « déportation-abandon » (Nicolas Werth) de deux millions de koulaks au-delà de l'Oural, où ils sont laissés à eux-mêmes sans les moindres structures ni habitations pour les accueillir. Beaucoup périrent de faim et de dénuement.
1932-1933 : résultante de la collectivisation forcée des terres, la famine ravage les riches terres à blé ukrainiennes, et fait entre 4,5 et 7 millions de morts. Si la famine n'est pas le génocide que certains ont voulu voir (les Ukrainiens sont même surreprésentés au Parti et dans l'entourage de Staline), Staline a refusé d'écouter les avertissements nombreux qui lui parvenaient, et qui démontraient que la poursuite des collectes forcées conduirait au désastre[39]. Il a nié l'existence même de la famine. Cependant, selon certains chercheurs (notamment Mark Tauger ou Stephen Wheatcroft), les exportations soviétiques en 1932 et 1933 étaient inférieures à deux millions de tonnes, soit moins que la moyenne des années précédentes et suivantes. Pour eux, la famine est due à une très mauvaise récolte en 1932 et à l’abandon partiel des populations par le régime. La famine était probablement évitable, mais Staline semble l'avoir laissé se produire plus qu'il ne l'a délibérément organisée. Voir l'article Holodomor.
1937-1938 : les Grandes Purges conduisent à l'exécution de 750 000 personnes et à l'envoi au Goulag d'un nombre à peu près équivalent. De nombreuses minorités frontalières sont aussi déplacées de force, comme les 170.000 Coréens qui se retrouvent en Asie centrale, ou de très nombreux Baltes et Polonais. À l'été 1937, Staline leva personnellement l'interdiction de la torture dans les prisons, et ne la rétablit que fin 1938.
Staline a personnellement signé 383 listes de condamnations à mort collectives, représentant un total de 44.000 individus. Rayant tout au plus un nom de temps à autres, quelques mots en marge voire un simple signe d'approbation lui suffisait pour mettre fin en bloc et sans appel à plusieurs centaines d'existences. Dans la soirée du 25 novembre 1938, il signe ainsi avec Molotov l'arrêt de mort de 3 173 personnes, un record, puis va voir un film avec lui.
En mars 1940 : massacre de Katyń: 14.736 officiers et fonctionnaires polonais ainsi que 10 685 de leurs concitoyens déjà détenus par le NKVD sont exécutés dans la forêt de Katyn (près de Smolensk) sur ordre de Staline et en raison de leur statut social dans la société polonaise. Katyn ne fut d'ailleurs pas un lieu d'exécution spécifiquement réservé aux Polonais.[40]
1939-1941: dans la partie orientale de la Pologne (revenue à l'URSS à la suite du pacte germano-soviétique), 2 millions de personnes sont déportées par trains entiers de septembre 1939 au 22 juin 1941. Des centaines de milliers de ces déportés périrent soit dans les trains, soit dans les camps de Russie septentrionale, de Sibérie ou du Kazakhstan, où beaucoup succombèrent au froid ou à la faim.
En 1944, déportation en six jours de l'ensemble du peuple tchétchène, soit 600 000 personnes, en Sibérie orientale, ainsi que d'autres peuples Allemands de la Volga (en 1941), Tatars de Crimée, Kalmouks, Coréens de Vladivostok (avant 1944) ; ou en partie : Ukrainiens, Estoniens, Lettons, Lituaniens).
Famille [
La mère de Staline meurt en 1937. Staline ne vint pas aux funérailles, mais envoya une couronne. Selon la tradition, lorsqu'il vint lui rendre de manière quasi-officielle une dernière visite en Géorgie en 1935, il lui expliqua qu'il était devenu « une sorte de tsar maintenant ». Elle lui aurait répondu : « Tu aurais mieux fait d'être prêtre ».
La première femme de Staline, Ekaterina Svanidze, dite « Kato », meurt en 1907, quatre ans seulement après leur mariage. À ses funérailles, Staline aurait confié à un ami que tout sentiment chaleureux qu'il avait eu pour le peuple était mort avec elle, car elle seule pouvait soigner son cœur. Pendant les Grandes Purges, la belle-famille de Staline, après avoir partagé des années son quotidien au Kremlin, fut arrêtée puis exécutée avec son accord, Aliocha Svanidze et sa femme Maria Svanidze étant notamment fusillés en 1941.
Kato avait eu un fils, Iakov Djougachvili, qu'il ne vit pas avant que celui-ci soit adolescent. L'attitude de Iakov était insupportable aux yeux de Staline qui n'éprouvait que du mépris et de la colère envers lui[41]. Iakov tenta même de se suicider avec une arme à feu à cause de l'incroyable dureté de son père envers lui, mais il survécut. Après ceci, Staline se contenta de déclarer : « Il ne peut même pas tirer droit ». Iakov servit dans l'Armée rouge et fut capturé par les Allemands en juillet 1941. En vertu de ses dispositions répressives contre les prisonniers, considérés comme des traîtres et qui exposaient leurs familles à des représailles, Staline fit arrêter quelque temps la jeune femme de son fils. En 1943, Staline refusa de l'échanger contre le Maréchal Friedrich Paulus, capturé par l'Armée rouge lors de la bataille de Stalingrad : « un lieutenant ne vaut pas un général », aurait-il dit ; selon d'autres sources, il aurait répondu à cette offre « je n'ai pas de fils ». Le rapport officiel indique que Iakov s'est suicidé en se jetant contre une barrière électrique du camp de concentration de Sachsenhausen. Si les circonstances exactes de sa mort n'ont pas été toutes élucidées, la thèse du suicide n'est cependant guère controversée.
La seconde femme de Staline, Nadejda Alliloueva-Staline, meurt le 9 novembre 1932. Elle se suicida au moyen d'une arme à feu (une balle dans le cœur) après une querelle avec Staline, laissant une lettre qui selon sa fille était « en partie personnelle, en partie politique ». Officiellement, elle mourut de maladie. Le dossier médical de Nadia, disponible aujourd'hui, révèle qu'elle souffrait de dépression et de solitude, son mari n'ayant plus guère de temps libre à lui consacrer. Militante bolchevique fervente, et bien que des amis fréquentés à l'université l'aient mise au courant des horreurs de la dékoulakisation et de la famine sévissant en Ukraine (Holodomor), il n'est plus certain aujourd'hui qu'une opposition à la politique de son mari ait été la raison principale de son suicide, comme on le supposait traditionnellement[42].
Le couple avait deux enfants : un fils, Vassili, et une fille, Svetlana Allilouieva.
Choqué par le suicide de sa mère (il avait 13 ans), et marqué par son enfance très particulière dans un foyer familial que gardaient les agents du NKVD, Vassili fut un adolescent dissolu et fugueur, travaillant mal à l'école puis s'adonnant vite à l'alcoolisme. Il s'éleva dans les rangs de l'armée de l'air soviétique où son père l'avait poussée à s'engager, bien que Vassili n'avait pas de réel intérêt à intégrer les forces aériennes de l'armée rouge[43]. Il se battit - plutôt bien - pendant la guerre et grâce à son père obtint d'importantes promotions. À la mort de son père, Vassili fut interné quelque temps par Beria[44]. Il mourut officiellement d'alcoolisme en 1962 ; ce point est cependant parfois débattu.
Svetlana eut une relation privilégiée avec son père, celui-ci étant très attentionné vis à vis d'elle pendant son enfance, au contraire des sentiments qu'il manifestait envers ses fils. Les amis qu'eut Svetlana en grandissant étant pour certains d'origine juive, cela put confirmer Staline dans son idée d'infiltration de son entourage par les milieux sionistes. En 1943, il l'obligea à rompre sa relation avec un Israélite, Kapler, certes de 24 ans plus âgé qu'elle, et envoya celui-ci au goulag. Conséquence de la dégradation croissante de leurs relations personnelles, Svetlana critiquera durement la politique de l'État et donc de son propre père après la fin de l'ère stalinienne.[45]
En mars 2001, la chaîne russe privée NTV découvrit un petit-fils auparavant inconnu vivant à Novokouznetsk. Iouri Davydov raconta à la NTV que son père l'avait informé de son lignage mais, parce que la campagne contre le culte de la personnalité de Staline était à son apogée, lui avait dit de se taire. L'écrivain dissident Alexandre Soljenitsyne avait mentionné l'existence d'un fils de Staline né en 1918 durant l'exil de Staline en Sibérie du nord.
Vie privée et personnalité [modifier]
« Tout petit, cauteleux, peu sûr de lui, cruel, nocturne et d'une méfiance perpétuelle, Staline paraît tout droit sortir de la Vie des douze César de Suétone, plutôt qu'appartenir à la vie politique moderne? » C'est ainsi que l'historien Eric Hobsbawm présente Staline dans son livre consacré à l'histoire du « court vingtième siècle »[46].
Staline n'a quitté la Russie qu'exceptionnellement et ne connaissait que le géorgien et le russe. Après 1929, il vit cloîtré au Kremlin, dirigeant invisible qu'on ne voit en public qu'à de rares occasions. Son temps s'écoule entre son bureau et sa datcha de Kountsevo près de la capitale, avec l'été des vacances à Sotchi au bord de la mer Noire.
Staline vivait en décalage temporel, utilisant la soirée et la nuit pour travailler - puis festoyer avec ses « courtisans »[47] - se couchant à l'aube et se levant l'après-midi. Il imposait son rythme d'existence à ses proches collaborateurs, et de là à d'innombrables fonctionnaires de Moscou et d'URSS, à tous les échelons.
Soucieux de tout contrôler dans les moindres détails, il pratiquait l'intervention directe dans des affaires de tout degré d'importance. Le moindre général au front, le moindre directeur d'usine ou de kolkhoze, le moindre écrivain pouvait un jour entendre son téléphone sonner avec Staline en personne au bout du fil. La moindre lettre de citoyen soviétique, la moindre demande d'aide - ou la moindre dénonciation - pouvait obtenir une réponse manuscrite de Staline en personne. Ce qui contribuait à renforcer l'image d'un dirigeant omnipotent et proche des gens, mais aussi à tenir en inquiétude les responsables de tout ordre.
Bourreau de travail, Staline avait conservé de son passé de conspirateur une mémoire prodigieuse et travaillait fréquemment jusqu'à 16 heures par jour. Dévoré de la passion du pouvoir, il menait un train de vie très spartiate, et n'a jamais semblé intéressé par le luxe et l'argent que ce pouvoir absolu pouvait lui offrir. S'il saoulait fréquemment son entourage au cours de nuits festives parfois quasi-orgiaques, lui-même restait en réalité fort sobre et se servait de ces banquets comme moyen de contrôle politique, l'alcool déliant les langues.
Ainsi, en 1935, le diplomate français Alexis Léger, Secrétaire Général du Quai d'Orsay, alors présent à Moscou avec Pierre Laval, le Président du Conseil français, put vérifier que Staline se faisait verser de la vodka depuis un carafon personnel qui, en réalité, contenait de l'eau.
Les travaux récents ont fait justice de la représentation traditionnelle d'un Staline grossier et inculte, terrorisant ses proches à coup de colères menaçantes. Comme le montre notamment la monumentale synthèse récente de Simon Sebag Montefiore (Staline. La Cour du Tsar Rouge, tr. fçse, Syrtes, 2005), la « plus éminente médiocrité du Parti » (dixit Trotski) était en réalité un autodidacte passionné et un dévoreur de livres. Sa bibliothèque comportait 20 000 volumes dont beaucoup soigneusement annotés et fichés. Il possédait tous les ouvrages de référence du marxisme, mais aussi toutes les œuvres de ses ennemis tels Trotski ou Souvarine. Il connaissait tous les grands classiques géorgiens, russes et européens. Il appréciait le ballet et la musique, allant revoir une vingtaine de fois incognito Le Lac des Cygnes. Tel jadis le tsar Nicolas Ier censurant en personne Pouchkine, il lisait lui-même de nombreux manuscrits de poètes et romanciers, et visionnait pratiquement tous les films à sortir en URSS. S'il fit éliminer sans états d'âme tous les écrivains qui avaient un jour pu le critiquer (Boris Pilniak, Ossip Mandelstam, Isaac Babel, etc.) il laissa vivre Boulgakov, ou Boris Pasternak qu'il jugeait un « doux rêveur » inoffensif, et se limita à brimer Anna Akhmatova.
L'ouvrage de Montefiore, appuyé sur une masse de nouveaux documents et témoignages, démontre aussi la part d'humanité troublante que l'un des pires despotes du XXe siècle pouvait conserver. Comme le décrit l'historien britannique, le même homme qui détruisait froidement des millions d'existences savait aussi être un très bon mari sincèrement accablé du suicide énigmatique de sa femme, un père attentionné, et un ami chaleureux. Surtout jusqu'aux Grandes Purges de 1937, il régnait sur son entourage plus par ses capacités de charme que par ses colères ou la terreur qu'il inspirera surtout sur la fin. Ni fou ni paranoïaque, Staline suivait toujours une réelle rationalité politique même dans ses plans répressifs ou son appui aux théories les plus démentes (lyssenkisme, réalisme socialiste dans l'art) pour peu qu'ils puissent renforcer son pouvoir.
Légende : « Staline le bien-aimé est le bonheur du peuple ».